Paroles de Sac à dos par M. TURK
Je disais tout à l’heure que certains fabulistes étaient un peu trop donneurs de leçons à mon goût. Mais quand même, des leçons il en faut, elles sont données pour apprendre les règles et celles-ci quand elles sont bien comprises sont plus facilement respectées et confèrent aux relations sociales une meilleure harmonie. Ce n’est pas pontifier que de le répéter inlassablement. C’est donc, à mon humble avis, dans l’inanité de certaines leçons qu’il faut chercher la cause de pas mal de ratés ou de dysfonctionnement. Pourquoi, par exemple, en France notamment, des conducteurs automobiles (ils sont vraiment nombreux) s’autorisent sans vergogne à dépasser la vitesse autorisée, à franchir des lignes blanches en sommet de côtes pour avancer guère plus vite mais en prenant le risque de faire des p’tits morts en face d’eux. Mon maître, à ce propos, sans systématiquement emboîter le pas d’Alceste, l’atrabilaire dont j’ai parlé plus haut, dit que quand un texte, entendez une loi, un décret ou même un simple arrêté, est mauvais, il faut le changer, c’est-à-dire faire comprendre à ses auteurs qu’il n’est pas bon, mais s’il est bon, il faut l’appliquer dans toute sa rigueur et se donner les moyens de contrôler son respect. Les chauffards finiraient bien par comprendre, meilleure éducation, répression plus efficace. Mais ce n’est pas en déshabillant la fonction publique qu’on y arrivera, ni dans la formation, ni dans le contrôle. Je parle des chauffards comme je parlerais des incivilités, tout le monde les connaît, mais tout le monde pense que je m’adresse aux autres, ça c’est un grand classique, voir le mal chez le voisin.
Le rêve, celui d’Icare s’est parait-il très mal terminé, à vouloir trop s’approcher du soleil, il s’est cramé les ailes de cire que ce vicieux de Dédale lui avait façonnées. Icare était un idéaliste, un doux rêveur qui imaginait une société sans faille, une société composée de gentils, on en revient toujours à ce que disait Jean-Baptiste Poquelin dans le Misanthrope : sans tolérance, tu vas droit dans le mur. Mais quand même, s’il faut se garder de trop rêver, on peut néanmoins espérer ne pas transformer le monde en une jungle grouillante de toutes sortes de prédateurs, une prison qui ressemblerait à ces cauchemars claustrophobes où l’on étouffe, non ? C’est marrant, cette manie que j’ai prise de parler comme lui, comme si ce faisant je m’humanisais, cet autre rêve qui me poursuit et qui malheureusement ne se réalisera jamais. Vieux sac à dos dont mes aïeux étaient en toile et dotés d’armatures métalliques pour se tenir bien droit et de lanières en cuir pour qu’on ne perde rien, heureusement qu’ils nous ont assouplis et allégés car j’imagine à peine ce que mon maître a jadis enduré quand dans sa jeunesse ses parents l’avaient envoyé dans une troupe de scouts. Peut-être que je vous parlerai de l’expérience de mes prédécesseurs sur lesquels il (mon maître, je ne le répéterai pas) avait fait coudre des écussons de partout où il avait fait une halte et que du coup mes ancêtres ressemblaient un peu aux hommes et femmes d’aujourd’hui qui sont tatoués de la tête aux pieds. Moi, qu’il s’agisse de tags sur les murs, un art qui n’est pas toujours très heureux, j’ose le dire, ou qu’il s’agisse d’humains avec là aussi un pourcentage non négligeable de laideurs (je parle des dessins car la beauté de l’être humain réside parfois ailleurs que dans sa seule apparence physique), je n’ai pas d’avis bien tranché. Lui, en revanche, vous dirait en se lançant dans des diatribes que je juge un peu aventureuses (chut ne le répétez surtout pas) que l’homme consumériste obéit à la mode et comme le vent, elle nous vient de l’Ouest. Tu vises un peu, faut quand même un petit tattoo, et dans une famille bien bobo, un petit toutou, ça crée des relations affectives grâce aux « pets », lisez également en anglais autrement ça crée plutôt des relations répulsives et parfois ça pue vraiment.