Lettres de Mathilde de Bellegarde à Louis Watteau
Le 4 juillet
Vous voyez mon bon, je ne tarde pas à vous écrire ; oui, je sais que vous allez me dire que cela m’est facile « à moi », eh bien, non, ne vous leurrez pas parce que vous écrire signifie être loin de vous et être loin de vous est une punition pour un crime que j’ai eu tant de facilité à commettre : tomber amoureuse de vous quand la « chose » est follement interdite. Pourquoi ? Chi lo sa ? : Pas de ça Lisette. Aussi sommes-nous obligés de nous dissimuler. Il faut dire que ça nous amuse passablement. Je ne sais si certains nous ont percé à jour, nos rencontres via notre vie professionnelle sont brèves et minutées. Du reste, cela m’est totalement égal d’être prise et surprise, je suis autant à l’aise dans cet emploi. Pour vous ce n’est pas la même chose : vous être précieux et réussissez et voulez encore plus réussir donc le choix sera vite fait. Ce n’est qu’un petit grain de folie, un grain de sable ou de raisin. Grain de beauté ou grain de peau mais quid de la mauvaise graine que ce grain qui germe en mon sein
C‘est l’été. C’est une bonne idée. Le jardin de la maison de mes parents (je n’ai que 20 ans, ne l’oubliez pas je vous prie, c’est normal que je vive chez eux) dans la campagne lorraine n’est que boutons, floraison et pétales dans le vent ; je voudrais vous les énumérer à vous le citadin qui n’existez que pour les bruits de moteurs, les odeurs de gaz d’échappement, les troupeaux de voitures piaffant d’impatience au feu rouge. Mais, c’est bien de payer votre redevance juvénile et de passer ces quelques temps dans votre famille en votre village natal, voire si vous tiendrez un mois. Je sais que vous tenez beaucoup au plaisir de passer du temps avec votre mère, vous m’en direz plus un jour.
Moi, je cultive les roses ; soit, beaucoup ne considèrent un jardin qu’avec des roses, c’est la facilité. Oh je n’en dis pas de mal, il y en de très belles, de très parfumées, mais trop facile, trop banal, trop commun. Ce que nous ne sommes pas, n’est-ce pas, mon bon la seule chose que je préfère en elles c’est qu’elles sont beaucoup plus résistantes que l’on s’imagine. L’année dernière, j’ai décidé de me débarrasser d’un rosier blanc que je trouvais fadasse et je l’ai ratiboisé à la base espérant qu’il allait succomber (c’est mon côté sombre et cruel). Un an après, il aussi haut et aussi abondant que si je n’avais rien fait. Le paysan du coin m’a dit comme je m’en étonnais « Ouais, les vieux rosiers c’est pas ce qu’on croit. Si vous allez dans un jardin abandonné, s’il reste un seul arbuste, pouvez être sûre que c’est un rosier ». Foin de la légende des roses fragiles et délicates ; il en sera peut-être de même pour nous : notre… relation promise à l’échec fleurira peut-être éperdument.
Les pieds d’alouette, alors j’adore. Les dahlias aussi, les glaïeuls, non mais a ton idée d’être aussi raides, les roses trémières, on dirait des baguettes magiques qui ont fleuri, les arums encore et les lys de la Madone. Ah, leurs énormes pétales parfumés jusqu’à l’écœurement, c’est presque leur punition pour être aussi beaux. Le matin, je me précipite en pyjama et je fais le grand tour, la maison est heureusement un peu à l’écart du village et puis je m’en fiche, et j’inspecte : je coupe, je taille, j’arrose, je commente, mais mes préférées ce sont les fleurs des champs : les bleuets, les boutons d’or, les pâquerettes, la consoude, la saxifrage du verger qui se mêlent aux herbes pour former un tapis sensuel à l’ombre des mirabelliers, des pommiers, des cerisiers. Que n’êtes-vous près de moi, contre moi, sur moi, allongés sur le sol moelleux et tendre à souhait pour accueillir notre frénésie amoureuse. Odieux personnage, malheureux individu, je voudrais inventer n’importe quoi qui puisse vous remplacer. Vous me manquez, je ne le dirai pas cinquante fois, mais vous êtes mon reflet dans la glace, vous pulvérisez mon espace. Vous m’avez éblouie dès le premier regard et vous jouissez de ce triste pouvoir. Je peux tout expliquer : la vie, la mort surtout, mais j’ai pour vous parfois peur à en oser la haine et vous quand je l’avoue, souriez sans problème.
Et moi, qu’aurais-je en retour : une carte postale dans une enveloppe anonyme parce que, vous, Vous, n’aimez pas prendre la plume. Enfin, nous verrons à la pratique si vous tenez votre promesse. Oh, une idée, parfumez votre carte de votre eau de toilette, celle que j’aime tant et qui me fait chavirer quand je pose ma tête sur votre épaule, vous voulez bien ? Bon je verrai à l’usage. A vous lire.
Vendredi 8 juillet,
Quelle jolie chose que cette carte parfumée ce qui compense votre texte, ma foi, totalement inepte vous vous en doutez. Mais, c’est le jeu. Et la vue : un vague village peuplé de fermes, de paysans et de – je regarde attentivement – mais oui, un troupeau de vaches. Vous semblez oubliez que je vis dans un même village dont je connais bien les us et coutumes, que j’adore moi… ce qui n ‘est pas votre cas. Vous vous plaignez de l’odeur mais mon bon, c’est le sel de la terre, les fermes qui se frottent les unes aux autres pour se soutenir dans les épisodes de malheur et se chuchoter leurs ragots dans les moments de détente.
J’ai choisi le noyer comme modèle prémade de votre absence ; il est plus âgé que nous deux réunis, certes et plus sage aussi. Je l’entoure de mes bras et je lui murmure tant de jolies choses que vous n’imaginez pas. Il me réconforte de son ombre ; vous ne pouvez pas comprendre, n’essayez même pas, il ne manquerait plus que cela, que vous me compreniez et adoptiez mon point de vue.
Avez-vous toujours les yeux aussi verts ? Quand je vous ai connu, je n’osais pas m’y poser car j’y sombrais corps et âme, ce qui m’était insupportable de délices et d’émoi et plus encore de la peur que cela ne se remarque. Et dire que vous m’avez révélé ce même sentiment pour mes yeux sombres de tsigane (charbon même avez-vous précisé ce qui est plutôt terre à terre) qui vous avaient jeté un sort. (Quel cliché !)
Vos cheveux sont de blé, les miens plutôt corbeaux. Un corbeau dans les blés ça peut se concevoir, mais du charbon dans l’eau, c’est tout au plus ballot.
Le 10 juillet
J’ai beaucoup aimé votre signature, votre prénom seul, c’est la première fois que je le voyais affiché ainsi ; d’ordinaire, il est toujours suivi de vote patronyme, professionnel oblige. Mais Louis, Louis, comme un baiser dans ma paume…
Mon bon ami, cessez donc vos jérémiades. Vous le saviez bien que l’été était fait d’un mois de congé et que vous seriez vous sur votre domaine et moi dans ma parentèle.
Nous n’y pouvons rien changer. Et encore vous ne vivez pas le pire : vous pourriez comme votre compère de travail qui se retrouve coincé entre sa progéniture qu’il ne connaît quasiment pas et sa mollasse d’épouse qui ne sait jamais si elle doit se réjouir de sa présence ou lui reprocher ses absences. Vous êtes le plus gâté, mon beau : libre comme l’air et certain de me retrouver fidèle et tendre à votre retour comme à l’accoutumée. Rassurez-vous il me manque affreusement l’instant où vous poserez votre longue main sur ma taille qui s’échauffera vivement. Non, non, je ne dois pas l’évoquer mais si cette pensée peut vous provoquer des émois incoercibles, je m’en réjouis, cruelle que je suis.
Bientôt ce mois d’été s’achèvera, les lys de la Madone et leur parfum si peu vertueux pencheront jusqu’à choir lourdement au sol ; les roses, ah les roses, Dieu que je me réjouis de n’aimer pas les roses ;
J’attends avec impatience l’automne dont je vous ferai découvrir la beauté, la lumière, l’ombre et le parfum. Nous irons ensemble dans le bois nous cacher pour ne rien tenter que d’être nous.
Non, le temps, n’est pas notre ennemi ; il est ce qu’il est et il fait ce qu’il veut : il prend son temps. Parfois, il est trop court quand nous savourons quelque chose de délicieux, parfois il est trop long quand nous souffrons ou alors il est moins que rien quand la tristesse nous rejoint en louvoyant. Mais vous remarquerez qu’il est toujours présent. Dépêchons, dépêchons pour l’empêcher de pêcher par excès de zèle car Il faut bien constater qu’un jour de plus c’est un jour de moins, voilà, la vérité vraie. Ce n’est pas une excuse, c’est une raison. On a bien du mal à le situer pourtant il nous concerne tous, semble-t-il…. Sinon, c’est embêtant, il va falloir reconsidérer la chose.
Vous verrez qu’un jour qu’il aura le temps, il s’arrêtera … et nous avec.
8 juillet,
Vous savez que vous pouvez faire de moi ce que vous voulez, vous le savez ça… Eh bien, mon ami, sachez que j’adore ça, j’aime que vous vouliez quelque chose de moi et que vous le preniez sans même me demander la permission, mais je vous ai prévenu : n’oubliez jamais que je suis un scorpion, je peux faire dos rond et cliqueter mais ma piqûre est mortelle, ne l’oubliez jamais. Je pense que ça vous plaît de savoir l’emprise que vous avez sur moi, que je vous accorde de tout cœur mais que la riposte n’est pas loin et que je n’hésiterais pas. J’ai raison, n’est-ce pas, mon ami, mon cœur, ma force ardente ; vous ne savez pas dire les choses comme ça, vous, n’est-ce-pas ; moi je sais et je n’ai pas peur. Je ne vous ai rien demandé et vous avez insisté pour me tout donner. Je le sais parce que je me sens rayonner de plaisir : hier maman m’a dit : » mais tu es presque rose ! » C’est une boutade par rapport à mon teint mat dont je me plains souvent à elle qui a la peau si claire et les yeux bleus. Elle a deviné que quelque chose se tramait mais elle ne dira rien ; ma chère maman elle me connaît, peut-être mieux que moi et elle sait que j’attendrai le moment. C’est la personne que j’aime le plus au monde. Oui, le plus, ne vous en déplaise. Je l’appelle « Mamylou » et je l’aime comme je sais aimer, passionnément.